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Les Femmes Médecins et la Profession Médicale dans l’Histoire Islamique

Les Femmes Médecins

et la Profession Médicale

dans l’Histoire Islamique*.

 Par: P. D. Umaïma abou Bakr**

Par: P. D. Huda al Sa`ady***

Pourquoi cette recherche ?

D’aucuns pourraient s’interroger à propos de cette recherche concernant «Les femmes médecins dans l’Histoire islamique» en disant: «C’est impensable, vous voulez seulement supposer une profession qui n’existait pas en cette époque». Cette phrase courte et tranchante résume à fond le problème autrefois et actuellement ; celle-ci reflète la frustration ressentie par toute chercheuse essayant de regrouper la matière historique sur les femmes musulmanes au cours des premières époques de l’Islam et du moyen-âge islamique. Cette phrase exprime également l’étonnement face à la rareté de la matière historique: les incidents ou les activités ne sont pas si manifestes, confirmés et enregistrés dans les ouvrages historiques d’où considérés comme étant d’une importance minime, non dignes d’être étudiés ni d’être enregistrés. En fait, c’est un défi d’envergure pour les chercheuses dans le domaine de l’Histoire islamique (voire pour l’école historique féministe, en général), intéressées par le statut de la femme dans les sociétés islamiques ainsi que par l’analyse des perceptions culturelles et des discours concernant le rôle de la femme dans la vie quotidienne.

A notre avis, cette étude est d’une importance extrême nous permettant de suivre les changements concernant l’image et la coopération de la femme dans le domaine du travail pour la comparer au modèle référentiel des enseignements de l’Islam. Enfin, il se peut que nous voulions découvrir une chose inexistante à savoir l’actualisation de l’Histoire afin de susciter, surtout chez les femmes, l’estime de leur rôle autrefois et l’importance de leur participation aux incidents historiques dans les différents domaines. Cette dimension historique et culturelle ajoute aux études concernant la femme (à savoir les études théoriques sur le statut de la femme à la lumière des enseignements du Saint Coran et de la Tradition du Prophète, que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) un nouvel éclairage tout en tenant compte de l’influence sociale et culturelle sur le façonnement des rôles des femmes et des hommes dans la société à travers les différentes époques dans un contexte de forces, entre les deux sexes,  sur l’écriture de l’Histoire.

Là, deux questions s’imposent : Y a-t-il eu des femmes qui ont fait ce métier dans l’Histoire islamique ? Et à quoi pourrait servir la réponse pour les femmes contemporaines ? En fait, nous visons par ce faire un double objectif : cristalliser le sujet des femmes qui s’étaient intéressées au métier de la médecine dans toutes les branches pour jeter la lumière sur un sujet qui n’a jamais joui de l’intérêt adéquat ; étudier ce sujet dans un nouveau contexte analytique, loin du postulat orientaliste prétendant que la femme musulmane a toujours souffert de la frustration et de l’injustice à toutes les époques et partout dans le monde islamique à cause des préceptes religieux. Une analyse qui prend en considération les obstacles jalonnant leur parcours ainsi que les écrits pour «défendre» une attitude méprisante envers les femmes tout en réduisant à l’extrême leur rôle.

Avant de parler des femmes et de leur rôle, nous devons d’abord donner un aperçu rapide de la médecine en Islam en général puis passer en revue les références les plus importantes pour notre recherche.

Étude des références :

Nous nous sommes basées sur un certain nombre de références et de ressources arabes et étrangères. Nous allons exposer ici les plus importantes :

Au premier plan, se trouvent les livres concernant «les Classes ou les Catégories» ; le plus ancien est l’ouvrage intitulée Les Grandes Classes d’Ibn S`ad, (décédé en 230 H. / 815 AD.) dans lequel il a étudié l’aristocratie arabe tout en la divisant en groupes conformément à leur classe respective dans la nation islamique (les Compagnons «Sahabah» et les disciples «Tabi`iin»). Ce livre nous a été d’une importance toute particulière vu que l’auteur a consacré un volume entier aux femmes célèbres qui ont joué un rôle dans l’entourage du Prophète (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui), ainsi qu’auprès des califes bien guidés.  Heureusement, nous avons pu repérer certaines femmes intéressées par la médecine malgré les informations disparates concernant soit la femme soit le métier de lui-même. Toutefois, cet ouvrage prend fin avec la mort de son auteur au troisième siècle de l’hégire / le huitième AD., ce qui nous a poussé à chercher d’autres sources pour cumuler les renseignements sur les époques suivantes.

Outre l’œuvre d’Ibn Sa`d, nous avons tiré un grand profit des ouvrages de Classes tels celui d’Asad, El Ghabah fi ma`rifat al-Sahabah (Le Lion de la forêt pour la connaissance des Compagnons) rédigé par Ibn al-Athîr (décédé 630H. / 1232 AD.) ; également celui d’Al-Isabah fi ma`rifat al-Sahabah (Le but dans la connaissance des Compagnons) rédigé par Ibn Hadjar al-`Asqalani (décédé en 852 H. / 1448 AD.). Ces deux ouvrages ont suivi la même méthode d’Ibn Sa`d à savoir le fait de consacrer un volume entier aux femmes célèbres parmi les Compagnons et les disciples. Ibn Hadjar est d’ailleurs l’auteur du livre : Al dorar al-kaminah fi a`yan al-mi’ah al-thaminah (Les renommés du huitième siècle) l’une des plus importantes biographies parues au cours du neuvième siècle de l’Hégire. Les ouvrages biographiques abordent généralement les diverses personnalités tels les rois, les sultans, les ministres, les écrivains, les militaires, les scientifiques, les philosophes, les poètes, les juges, (etc.) ayant exercé une influence en leur temps. Ibn Hadjar a choisi les biographies des célébrités du huitième siècle de l’hégire ; ceux-ci sont au nombre de cinq mille deux cent quatre personnes ayant vécu à cette époque. Entre autres biographies de femmes de cette époque, nous avons été déçues de ne pas trouver des femmes ayant exercé ce métier si ce n’est une mention rapide en présentant la biographie de personnes dont la mère, la fille ou la sœur était médecin.  

Afin de mener une étude exhaustive sur ce sujet, on a dû consulter l’Histoire de Bagdad de Khatib Bagdadi, (décédé en 463 H. /1071 AD.) où il a consacré tout un volume aux femmes. Nous avions grand espoir de trouver les noms de femmes médecins mais al-Bagdadi avait négligé le rôle de la femme dans ce domaine et s’était préoccupé seulement de son rôle dans la vie politique, religieuse ainsi que dans les œuvres de piété.

Toujours dans le but d’examiner la condition de la femme dans le monde islamique, on a dû aborder la situation de la femme dans le Maghreb pour vérifier si elle a exercé dans ce domaine. En fait les œuvres biographiques traitant de cette région sont nombreuses ; les historiens accordaient beaucoup d’intérêt aux biographies des nobles et des célébrités afin de remonter à leur origine arabe vu l’impact de l’interaction entre les races arabes, berbères ou siciliennes. L’un des plus fameux est le livre de Ibn `abd el-Bar (décédé en 463 H. / 1070 AD.), intitulé Al Istî`âb fi ma`rifat al ashâb (L’Assimilation dans la connaissance des Compagnons). Toutefois, celui-ci ne consacre pas de chapitres aux femmes célèbres de cette région mais plutôt des allusions les concernant dans les biographies des hommes. En les examinant, on n’a trouvé nulle information sur les femmes médecins, mais on a pu déceler à travers les biographies des hommes de cette époque les traces de deux femmes qui ont exercé le métier de la médecine, elles ont joui d’une grande renommée dans L’Andalousie et le Maghreb Arabe.

Outre les écrits sur les Classes et les biographies, nous avons trouvé des livres concernant les diverses professions. Entre autres, ceux consacrés aux Classes de médecins tel l’ouvrage d’Ibn Abi Usaïbi`ah (décédé en 668 H. / 1270 AD.) et son ouvrage «Ouyounl ‘anbaa fi Tabaqat al-atibba’» (Les nouvelles des Classes des médecins) ainsi que celui d’Ibn Djaldjal (décédé vers la fin du quatrième siècle de l’Hégire / le huitième AD.) intitulé «Les Classes des Médecins et des Physiciens», et enfin «Ikhbar al Uléma bi Akhbar al-hukamaa» pour al-Qifty (décédé en 646 H. / 1248 AD.). Malgré l’importance de ces trois livres pour tout chercheur dans le domaine de la médecine dans le monde islamique, nous remarquons qu’ils ont totalement négligé le rôle de la femme dans ce domaine ; il n’y a que le nom d’une seule femme médecin mentionné par Ibn abi Usaibi`a. Cette absence doit retenir notre attention : est-ce une négligence par inadvertance ou une négligence délibérée ? est-ce une tentative pour diminuer le rôle des femmes ainsi que leur statut dans la société ? Il faut dire que le fait d’écrire l’histoire des médecins dans la société islamique n’a commencé qu’au Moyen Âge notamment pendant la période où l’état de la nation islamique s’est dégradé ainsi que les mœurs. Cela s’est reflété sur la situation des femmes : la société a imposé des mesures très strictes aux femmes dans le but de les isoler de peur qu’elles ne soient exposées à la corruption ; voilà pourquoi son rôle dans les écrits de cette époque était très limité sinon rare[1]. Une autre interprétation a été mentionnée par l’écrivain Ruth Roded dans son ouvrage «La Femme dans les œuvres des Classes islamiques». Selon elle, les femmes au cours du moyen âge islamique étaient présentes et actives sur la scène politique ; elles se sont ingérées aux affaires de gouvernance voire ont accédé au pouvoir pour certaines d’entre elles. Certains ont considéré cette attitude comme allant à l’encontre des traditions de l’islam[2] d’où le fait d’occulter leur rôle dans les ouvrages écrits à cette époque. Nous allons avancer une autre opinion sur ce point dans la dernière partie de cet article.Outre les ouvrages des Classes spécialisées et non spécialisées, il existe des livres d’Histoire Générale, dont le plus important est Târikh arrussul wal Mulûk  (l’Histoire des Messagers et des Rois) de Tabari (décédé en 310 H. / 922 AD). Dans ce livre, al-Tabari relate les différentes étapes de l’humanité dès l’ère d’Adam jusqu’à son époque, dans l’ordre chronologique. Ce livre nous a fourni une matière scientifique abondante sur les événements des premier et deuxième siècles de l’Hégire avec plus d’informations sur le statut des femmes en général dans cette société. Cela est d’une importance extrême pour nous permettre de suivre de près l’évolution de l’engagement des femmes dans la vie sociale et dans la vie professionnelle.

Les livres de la Hisba (profession d’une grande importance dans la civilisation islamique consistant à surveiller et à contrôler volontairement toutes les activités économiques voire les traditions sociales dans le but de préserver la morale publique) sont d’une importance particulière étant l’une des sources les plus importantes du patrimoine culturel car décrivant avec précision la vie sociale, économique et professionnelle de l’époque islamique. Les ouvrages Nihayat al Rutbah fi Talab al Hisbah d’Ibn Bassam al-Muhtasib (celui qui travaille au hisbah) et le livre portant le même titre d’Ibn Abdul Rahman al-Shirazi et le livre La Hisba dans l’Islam d’Ibn Taymiyyah nous ont fourni des informations très importantes et très précieuses sur la nature de la médecine dans la société islamique et les principes de sa pratique.

Auprès de toutes ces sources, nous avons eu recours au Recueil des Chansons de l’Isfahani, ce livre très intéressant, est un livre de musique de chansons et de mélodies. L’auteur enregistre les biographies des chanteurs et des chanteuses les plus célèbres au cours des premiers siècles de l’Islam et des États Omeyyades et Abbassides. Or, nous avons trouvé que certaines chanteuses célèbres travaillaient dans le domaine de la médecine en particulier la médecine féminine (obstétricienne ou sage-femme).

De tout ce qui précède, nous notons que malgré les nombreuses sources sur la médecine, les informations sur le rôle des femmes dans cette profession étaient rares et dispersées. Nous avons donc dû fournir un grand effort pour collecter ces informations ainsi que pour essayer de lire entre les lignes afin d’esquisser une image fidèle du rôle des femmes médecins. Cela nous a permis également de discerner, autant que faire se peut, leur situation et leurs conditions dans cette carrière et la perception de leur statut par la société.

Nous avons rencontré les mêmes problèmes, indiqués ci-dessus, avec les références. Plusieurs d’entre elles traitent de la médecine islamique, de la vie des médecins et de leurs méthodes d’exercer la profession médicale ; cependant, ces références ne mentionnaient le rôle des femmes dans ce domaine que de manière rapide et superficielle sans la moindre analyse. Ceci révèle que le rôle des femmes était occulté ; il faut souligner que la répartition inégale des opportunités quant à la formation et à l’exercice des médecins hommes et femmes était chose patente. Cette étude voudrait combler cette lacune très ressentie dans la bibliothèque islamique.  

Les origines de la médecine islamique :

Les sciences médicales ont eu une position particulière en Islam, car le Messager d’Allah (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) a toujours exhorté ses Compagnons à se soigner. De là, les musulmans ont accordé une grande importance à l’étude des sciences médicales tout comme celle accordée à l’étude des sciences religieuses[3].  Ils rivalisaient entre eux pour étudier la médecine à travers ses théories, ses lois ainsi qu’à travers ses fondements pratiques et théoriques. Depuis le début de l’Islam jusqu’à nos jours, l’Histoire de l’État islamique témoigne à travers une multitude de noms des grands médecins des services rendus à leur État et au monde entier ; ceux-là se retrouvent toujours dans les milieux médicaux à l’Est et à l’Ouest. Ceci n’empêche la présence de femmes médecins musulmanes auprès de leurs confrères pour le développement et pour la progression de cette profession. Cependant, l’Histoire ne leur a pas rendu justice puisque ignorées d’où l’importance de cette étude pour les réhabiliter. Avant d’entrer dans les détails, il faut donner au lecteur un aperçu général de la médecine dans la société islamique.

La médecine, la science des corps, «la science à même de préserver la santé et de la rétablir»[4], est comptée parmi l’une des sciences les plus importantes auxquelles les musulmans ont accordé toute leur attention. L’intérêt des musulmans pour cette science a commencé dès l’époque du Prophète (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) car il a exhorté les musulmans à étudier la médecine et à s’y spécialiser. Afin de l’étudier à fond, les musulmans de cette époque ont étudié l’héritage médical grec, pharaonique, indien et babylonien. L’héritage médical grec est celui qui a eu le plus grand impact sur les médecins musulmans, car la civilisation grecque est considérée comme l’une des plus riches dans la production médicale[5]. En un premier temps, ils ont tout lu et traduit ; puis en un second temps, ils ont élaboré leurs propres recueils d’observations et d’expériences scientifiques pour proposer de nouvelles théories. Celles-ci font toujours l’objet d’une certaine fascination partout dans le monde[6].

En raison de l’importance du patrimoine médical grec, l’étudiant en médecine devait commencer ses études par la lecture des ouvrages les plus célèbres, tels ceux d’Hippocrate et de Galien. L’étudiant passait ensuite aux livres des médecins arabes célèbres ; la méthode d’étude adoptée en ce moment était principalement l’apprentissage par cœur car, selon eux, seule la mémorisation pourrait préserver l’acquis scientifique au fil des ans en cas de perte ou de dommage du livre ou de la source[7]. L’étudiant n’était pas obligé de terminer un programme déterminé ou d’étudier tels ou tels livres spécifiques pour accomplir ses études et obtenir la licence de pratiquer le métier mais c’était plutôt selon l’évaluation de son professeur. En général, étudier la médecine ne nécessitait pas autant de voyages et de déplacements tels que les études des sciences religieuses. Il y a là, peut-être, l’un des facteurs qui ont facilité la participation des femmes dans ce domaine dans la société musulmane.

Il y avait trois façons principales pour un étudiant en médecine d’obtenir la licence d’exercer :

  1. Étudier la médecine dans les hôpitaux où l’étudiant était pratiquement formé au métier de médecin, en passant son temps auprès des malades et en suivant les différents cas et l’évolution des maladies. L’étude pratique était accompagnée de l’étude théorique à travers des amphithéâtres et des bibliothèques dans la plupart des hôpitaux.
  2. Étudier la médecine dans les écoles privées spécialisées : des médecins célèbres étaient souvent ceux qui dirigeaient de tels hôpitaux.
  3. La méthode du tutorat : Lorsqu’un étudiant ou deux au maximum accompagnent un médecin célèbre à la clinique, à l’hôpital ainsi qu’en visite à domicile pour apprendre comment examiner le patient et diagnostiquer les maladies. Dans de nombreux cas, le père est le tuteur ou l’enseignant de son fils ou de sa fille car la profession médicale était le métier de plusieurs membres dans une même famille ; c’était un fait courant au cours des premières époques de l’Islam et jusqu’au moyen âge islamique[8].

En plus de ces méthodes d’apprentissage, il y avait une quatrième qui consistait à apprendre par la pratique et l’expérience sans faire des études méthodiques. Goitien a mentionné dans son livre «La Société de la Méditerranée», que nombre de femmes juives pratiquaient selon ce type d’études à savoir en apprendre à travers l’expérience pratique. Celles-ci appartenaient dans la plupart des cas aux classes pauvres ou moyennes[9]. On pourrait étendre cette constatation à leur présence dans la société musulmane de cette époque vu que les juifs vivaient au sein de l’État arabo-islamique, sous son système social et professionnel. Bien qu’il y ait un grand nombre de femmes musulmanes pratiquant la médecine publique parmi ces classes, il existe des preuves confirmant qu’un grand nombre des femmes – la plupart de l’élite – avait appris la médecine selon l’instruction traditionnelle. Ce sont les grands médecins de leurs temps qui leur ont dispensé ce savoir telles les sages-femmes assistantes du médecin andalou de renom al-Zahrawy[10]

Une fois ses études terminées, l’étudiant suivait l’une des méthodes susmentionnées pour commencer à exercer directement dans les hôpitaux, les cliniques ou à travers les visites à domicile. Ces visites concernaient seulement les patients riches pouvant recevoir les médecins à domicile tandis que les gens de la classe moyenne et les pauvres devaient se rendre à l’hôpital pour se soigner gratuitement. Les historiens considèrent «la tente de Rufaïdah», l’une des femmes de la première communauté islamique, comme étant le premier hôpital de l’islam où les musulmans recevaient les soins médicaux pendant les guerres. Après ce début, fondé par une femme de l’ère prophétique, les musulmans ont commencé à accorder de l’importance à la construction des hôpitaux les faisant prospérer tout au long des époques qui ont suivi. L’historien Ahmed `Issa a mentionné dans son livre L’Histoire des Bimaristans qu’une femme médecin connue sous le nom de la fille de Shihab al-Din al-Sayegh travaillait à Dar al-Shifa al-Mansouri, le plus grand hôpital d’Égypte au Moyen Âge y jouant un rôle de premier plan[11]; nous allons en parler plus loin.

Outre le travail de la femme dans les hôpitaux, elle pratiquait dans des cliniques et rendait visite aux patients à domicile tout comme les hommes médecins. En fait, al-Tabari dans son livre l’Histoire des Messagers et des Rois a dit : «Abou al-Hassan qui offrait des soins médicaux à la Porte de Mouhawil a dit : Une femme est venue à moi en disant : Les gens m’ont conseillé de venir ici pour soigner une blessure à  l’épaule, alors je répondis : je suis ophtalmologue mais je vous recommande une femme médecin, attendons-la. Puis, je me suis dirigé avec elle vers la femme médecin qui soigna sa blessure et lui donna une crème»[12]. L’endroit mentionné par al-Tabari est celui où on fournissait les services médicaux aux malades et aux blessés. C’était plutôt une clinique générale à plusieurs spécialisations. Cette chirurgienne travaillait côte à côte avec les médecins, recommandée par ses confrères aux malades. Quant aux visites rendues par les femmes médecins à domicile, c’était une chose fréquente puisque les sage-femmes et les obstétriciennes avaient l’habitude d’exercer à domicile. Dans son livre al-Madkhal, Ibn al-Hâdj a abordé quelques aspects de la vie des femmes au Caire sous les Mamelouks, au cours du treizième et quatorzième siècles ; il décrivait alors comment les gens recevaient les sage-femmes dans leur maison et les arrangements indispensables avant l’accouchement puis les soins nécessaires à la mère et au nouveau- né[13].

Après avoir passé en revue les places où les médecins hommes et femmes exerçaient, nous voudrions présenter les soins fournis ainsi que les méthodes appliquées. Or, nous avons remarqué que les historiens n’ont pas décrit de façon précise ces méthodes ; la raison en est, peut-être, que celles-ci n’étaient pas bien définies. Par exemple, l’historien Ibn Abi ‘Usaïbi`a – l’un des plus importants dans ce domaine – n’a pas fourni en détail le diagnostic des maladies, les thérapies, les composés pharmaceutiques ainsi que leur composition. Cependant, nous apprenons par les livres de la Hisbah des informations concernant certaines chirurgies pratiquées au cours des premières époques de l’islam et jusqu’au Moyen Âge islamique ; les plus célèbres étaient : la cautérisation, la phlébotomie et les ventouses[14]. Outre ces interventions, les chirurgiens effectuaient d’autres chirurgies encore plus complexes telles : abdominales, les hernies, les varices, les hémorroïdes, les fistules, d’urologie, de gynécologie et de pédiatrie, d’oncologie, d’orthopédie et celles de guerre[15]. En dépit de ce progrès médical et de la diversité des solutions, les chirurgiens en ces époques préféraient éviter les interventions préférant traiter les patients à l’aide de médicaments. Notons que les femmes médecins – contre toute prévision – jouaient un rôle important, comme nous le verrons plus tard, en tant que chirurgiennes, sage-femmes, obstétriciennes et ophtalmologues. 

En ce qui concerne les médicaments, les médecins de l’époque étaient intéressés par l’étude des médicaments et leur composition ; ils essayaient de préparer différents types d’antidotes et de remèdes. En effet, au VIIème siècle H / XIII siècle AD, les médecins musulmans ont réussi à découvrir et à préparer trois mille types de médicaments non connus jusqu’alors[16]. Il y avait trois groupes de métiers dans la société dont l’activité était liée à la préparation des médicaments :

  1. Charrâbines (Les vendeurs de boissons) : Ils vendent des potions préparées à base de miel.
  2. `Attârines (Les commerçants des arômes) : Ils vendent différentes herbes médicinales en plus des parfums et des épices.
  3. Les pharmaciens spécialistes : savants et experts de la fabrication et de la conservation des médicaments ainsi que des remèdes simples et composés[17].

Certes, les femmes médecins ont travaillé dans le domaine des préparations des médicaments car nous avons trouvé des détails occasionnels sur la préparation de collyres, d’onguents ou de pommades. Comme nous l’avons déjà dit, Al-Tabari dit que Zainab bint Bani traitait avec le khôl tous ceux qui souffraient de la conjonctivite. De même, les sources nous apprennent qu’Ibn Sina utilisait une goutte d’ophtalmologie préparée par une femme experte dans l’industrie médicale[18]. Nous lisons également à propos de Set el-Cham Khatûne, la sœur de Tourân Shâh (roi de Beni Ayoub), décédée en 616 H., «… elle supervisait dans sa propre maison la fabrication de potions, de pilules et de médicaments la finançant avec une grande somme dans le but de les distribuer gratuitement»[19].

La profession médicale dans les sociétés islamiques est liée directement à celle du «Mohtaseb» qui fut le fonctionnaire chargé de contrôler et de superviser la morale publique dans l’État islamique, «ordonnant le bien et interdisant le mal»[20]. Le Muhtasib supervisait toutes les professions de la société y compris celles médicale et pharmaceutique. Le Muhtasib obligeait tout médecin de prêter serment avant d’obtenir la licence pour exercer la profession s’assurant personnellement de sa compétence à diagnostiquer et à soigner les maladies : «Il demandait au médecin d’expliquer tous les renseignements rédigés par Yuhanna ibn Masawaih dans son livre l’Épreuve du médecin. Le médecin qu’il jugeait digne de ce poste lui accordait la permission d’exercer. Dans le cas contraire, le candidat en échec devait continuer ses études et relire certains livres avant de se présenter une autre fois[21]».

Les Muhatasibs ont enregistré dans leurs livres le code moral du métier, et les conditions de sa pratique, ainsi que leurs relations directes avec les médecins surtout le Sheikh (chef) des médecins désignés à ce poste par la nomination directe du Muhtasib[22]. Bien que le Muhtasib ait donné des détails précis sur la profession médicale, il n’y a rien sur la femme médecin mais on a tendance à croire que lorsqu’il parlait du médecin, il entendait par là tout médecin homme ou femme. La relation directe entre le Muhtasib et le médecin s’étendait à toutes les spécialités dont la gynécologie et l’obstétrique d’où certainement avec la femme médecin puisqu’il y avait un grand nombre d’obstétriciennes, de gynécologues, de sage-femmes et d’infirmières.

Les femmes médecins dans l’Histoire islamique:

Après avoir recensé les femmes médecins mentionnées dans les diverses sources historiques comme les livres des Classes, biographies et Histoire générale, nous avons trouvé vingt-quatre noms de femmes ayant exercé ce métier. En organisant leurs données sous forme de tableaux, nous avons pu obtenir une image générale de la nature et des conditions des femmes médecins dans les premières époques de l’Islam.

Le tableau suivant présente les noms de ces femmes médecins et les sources où elles étaient mentionnées :

Tableau no. 1

M Médecins Sources
1 Rufaïdah Al-Aslamiyah Assadul Ghabah, d’Ibn al-Athir.
Al-Isabah fi Tamyiz al-Sahabah, d’Ibn Hadjar
2 Al-Rabi` bint Mu`awidth al-Ansaryiah Al-Isabah fi tamyiz al-Sahabah, d’Ibn Hadjar
3 Umaia Bint Qays Al-Ghefariyah Assadul Ghabah, d’Ibn al-Athir.
4 Salma Um Rafi` Al-Isabah fi Tamyiz al-Sahabah, d’Ibn Hadjar
5 Mu`adhah al-Ghefariyah Assadul Ghabah, d’Ibn al-Athir.
6 Ku`aïbah Al-Aslamiyah Le Grand livre des classes,  d’Ibn Sa` d
7 Laila Al-Ghefariyah Al-Isabah fi tamyiz al-Sahabah, d’ibn Hadjar
8 Ummul `Alla’ al-Ansariyah Assadul ghabah, d’Ibn al-Athir.
9 Umm `Attia al-Ansariyah Assadul ghabah, d’Ibn al-Athir.
Le Grand Livre des Classes, d’Ibn Saad
10 Faridah Al-Kubra Le Livre des Chansons d’Al-Isfahani
11 Zainab, médecin de bani Aoud. Les Classes des médecins, d’Ibn abi ‘Usaïbi`ah.
12 Kharquaa’ al-`Ameriyah Le Livre des Chansons d’Al-Isfahani
13 Salamah Al-Quiss Le Livre des Chansons d’Al-Isfahani
14 Habbabah Le Livre des Chansons d’Al-Isfahani
15 Mutayam Al-Hachimiyah Le Livre des Chansons d’Al-Isfahani
16 Rahhas Le livre des Chansons d’Al-Isfahani
17 Mahboubah Le Livre des Chansons d’Al-Isfahani
18 Fadl, la servante d’Al-Mutawakkil Le Livre des Chansons d’Al-Isfahani
19 Um Assyiah, la sage-femme   Husnul `Uqba, d’Ibn al-Dayah
20 Um Ahmed la sage-femme Tuhfat Al-Ahbab, d’al-Sakhawi
21 La sœur d’Abu Bakr ibn Zuhr, et sa fille. Al-Isty`âb, d’Ibn Abd Albarr
22 La servante d’Abu Abdullah Al-Kinani Al-Bayan al-Mughrib, d’Ibn `Idhâri
23 Umm al-Hassan, la fille du juge  Tanjali.   Al-Durar al-Kaminah, d’Ibn Hadjar
24 La fille de Shihab al-Din ibn al-Sa’igh Khulassatul Athar, d’al-Muhhibi

 

Tableau  no. 2

M Les Médecins Date de naissance/décès Naissance/résidence
1 Rufaïdah Al-Aslamiyah L’ère du Prophète La Médine
2 Al-Rabi` bint Mu`awidth al-Ansaryiah L’ère du Prophète La Médine
3 Umaia Bint Qays Al-Ghefariyah L’ère du Prophète La Médine
4 Salma Um Rafi`, la servante du Prophète L’ère du Prophète La Médine
5 Mo`adhah al-Ghefaryah L’ère du Prophète La Médine
6 Ku`aïbah Al-Aslamiyah L’ère du Prophète La Médine
7 Laila Al-Ghefariyah L’ère du Prophète La Médine
8 Ummul al-‘Alaa’ al-Ansariyah L’ère du Prophète La Médine
9 Umm `Attia al-Ansaryiah L’ère du Prophète La Médine
10 Faridah Al-Kubra Ère omeyyade Al-Hidjaz puis Al-Cham
11 Zainab, médecin de bani Aoud. Ère omeyyade Al-Cham
12 Kharquaa’ al-`Ameriyah Ère omeyyade La Péninsule arabe
13 Salamah Al-Quiss Ère omeyyade La Médine / Al-Cham
14 Habbabah Morte en 105 H. Basra
15 Mutayam Al-Hashimiyah Morte en 244 H. Basra
16 Rahhas Morte en 245 H. Bagdad
17 Mahboubah Morte en 247 H. L’Iraq
18 Fadl, servante d’al-Mutawakkil Morte en 257 H. Bagdad
19 Um Assia, la sage-femme État des Tulunides L’Égypte
20 Um Ahmed, la sage-femme Période mamelouke L’Égypte
21 La sœur d’Abu Bakr ibn Zuhr, et sa fille. L’État Almohade L’Andalousie
22 La servante d’Abu Abdullah Al-Kinani Morte au 5ème siècle H. Le Maghreb
23 Ummul-Hassan la fille du juge Tanjali vivait en 750 H. L’Andalousie
24 La fille de Shihab al-Din ibn al-Sa’igh vivait en 1036 H. L’Égypte

                                   

En passant en revue les époques et les pays mentionnés, nous trouvons que la plupart des femmes médecins appartenaient à la première ère islamique – l’ère du Prophète que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui, et ses Compagnons : huit des vingt-quatre femmes vivaient à l’époque du Prophète et celle des Compagnons, tandis que les autres vivaient à différentes époques celles des Omeyyades, des Abbassides, des Tulunides, des Mamelouks et des Almohades au Maroc et en Andalousie. Nous notons également à partir de ce tableau qu’à l’exception de la Médine, aucune autre ville n’a de privilège puisque la répartition des femmes médecins selon le tableau figure dans des proportions presque égales dans les pays musulmans.

Il faut souligner que c’est le Prophète, que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui, avec les premiers musulmans qui ont incité les femmes à travailler dans ce domaine où elles ont réussi que ce soit dans l’industrie médicale ou dans le soin des blessés. Toutefois, cet esprit ne s’est pas poursuivi dans les époques suivantes, comme nous pouvons le remarquer à travers le tableau. Il n’y a qu’un seul nom ou deux de femmes médecins célèbres pour chaque État mais nous pouvons affirmer que ce rôle n’a pas disparu. Ce sont plutôt les historiens qui ne lui ont pas accordé de l’importance là où les premiers historiens donnaient preuve d’une grande volonté pour enregistrer tous les aspects de la vie des femmes afin qu’elles soient un exemple à suivre. Plus tard, l’Histoire tend à ignorer les activités des femmes comme réaction d’une société qui prétend respecter les règles de la bienséance.

Tableau no. 3

M Médecins Spécialisation Statut social
1 Rufaïdah Al-Aslamiyah Chirurgie de guerre L’une des premières femmes musulmanes, la première à ériger un hôpital de campagne en   islam.
2 Al-Rabi` bint Mu`awidh al-Ansaryiah Chirurgie de guerre L’une des premières musulmanes qui ont prêté serment au Prophète sous l’arbre (al-Hudaibiyah).
3 Umaia Bint Qays Al-Ghefariyah Chirurgie de guerre L’une des premières musulmanes.
4 Salma Um Rafi`, la servante du Prophète Chirurgie de guerre La servante du Messager d’Allah.
5 Mo`adhah al-Ghefariyah Chirurgie de guerre L’une des premières musulmanes.
6 Ku`aïbah Al-Aslamiyah Chirurgie de guerre L’une des premières musulmanes.
7 Laila Al-Ghefariyah Chirurgie de guerre L’une des premières musulmanes.
8 Ummul al-‘Alaa’ al-Ansariyah Soignait les malades (aucune précision) L’une des premières musulmanes à prêter serment au Prophète.
9 Umm `Attia al-Ansariyah Ophtalmologie. L’une des premières musulmanes.
10 Faridah Al-Kubra Obstétrique et gynécologie Esclave.
11 Zainab, médecin de bani Aoud. Ophtalmologie. Elle était un médecin bien connu parmi les Arabes.
12 Kharquaa’ al-`Ameriyah Ophtalmologie. Une des femmes de Bani `Amer bin Rabi`a, poète et connaissant la littérature et les chansons.
13 Salamah Al-Quiss Obstétrique et gynécologie Esclave, poète et chanteuse.
14 Habbabah Obstétrique et gynécologie Esclave du calife Omeyyade.
15 Mutayam Al-Hachimiyah Obstétrique et gynécologie Esclave, poète et connaissant la littérature.
16 Rahhas Obstétrique et gynécologie Esclave et chanteuse.
17 Mahboubah Gynécologie Esclave et poète.
18 Fadl, servante du Calife Mutawakkil Gynécologie Esclave chez le calife abbasside Al-Mutawakkil.
19 Um Assia, la sage-femme (Sage-femme) gynécologie. Sage-femme chez le sultan Khumaraweh.
20 Um Ahmed, la sage-femme (Sage-femme) gynécologie Elle est devenue célèbre parce qu’elle travaillait gratuitement.
21 La sœur d’Abu Bakr ibn Zuhr, et sa fille. Gynécologie La sœur d’un médecin célèbre, esclave, elle soignait les femmes du calife Almohade.
22 La servante d’Abu Abdullah Al-Kinani Anthropologie et anatomie Servante chez un grand médecin
23 Ummul-Hassan la fille du juge Tanjali Arts de la médecine (non spécifié) La fille d’un juge, et médecin célèbre.
24 La fille de Shihab al-Din al-Sa’igh Sans précision de la spécialité. Elle fut désignée pour la chefferie de la médecine en son temps (après son père).

Selon ce tableau, nous remarquons que les femmes avaient trois spécialisations essentielles : La chirurgie de guerre, l’obstétrique et la gynécologie, l’ophtalmologie. En fait, sept sur vingt-quatre étaient spécialisées dans la chirurgie de guerre, onze en obstétrique et en gynécologie et deux en ophtalmologie. Il reste quatre dont la spécialisation n’est pas mentionnée. La femme médecin assumait pleinement son rôle. A titre d’exemple, dans la chirurgie de guerre, elle devait nettoyer et désinfecter les blessures, arrêter l’hémorragie à l’aide d’un bandage compressif ou par cautérisation[23]. D’après les références, nous apprenons que Rufaidah al-Aslamyah lorsqu’elle a vu que Sa`d ibn Mu`adh avait une flèche à la poitrine, elle arrêta le saignement sans retirer la flèche parce qu’elle savait que cela pourrait causer une hémorragie[24].

Quant à l’obstétrique et la gynécologie, on a pu retrouver la description de certaines pratiques des spécialistes de ce domaine comme celles avancées par Ibn al-Dayah (le fils de la sage-femme) dans son livre al-Mukafa’ah wa Husn al-`Uqbah. Il dit que la sage-femme responsable des enfants de Khumarraweh avait l’habitude d’essuyer la région abdominale et pelvienne de la femme enceinte en attendant le moment de l’accouchement. Elle la faisait alors asseoir sur la chaise d’accouchement où l’opération s’effectuait facilement[25]. Il y avait également des chirurgies compliquées opérées par les sage-femmes et dont nous parlerons plus loin, telles celles des calculs rénaux ou biliaires. Les sage-femmes ont été entrainées par des médecins expérimentés pour utiliser les instruments chirurgicaux tels : le forceps (avec lequel on tirait la tête du fœtus), la ventouse obstétricale (avec laquelle on poussait le fœtus) et le dilatateur cervical (avec lequel on ouvrait le col utérin)[26]. Quant à l’ophtalmologie, rien n’est signalé concernant les opérations chirurgicales ; il est dit seulement que les deux ophtalmologues étaient célèbres pour la préparation des collyres[27].        

Si nous passons ensuite à la deuxième colonne de ce tableau, concernant le statut social des femmes médecins, nous nous apercevons qu’elles appartenaient en grande partie à l’élite ou à la classe dirigeante. Cela nous laisse croire que les historiens ne s’intéressaient qu’aux nouvelles de ces femmes célèbres à cause de leur appartenance sociale. Il est donc tout à fait possible que d’autres n’ont pas eu la chance d’être citées dans les livres d’Histoire puisque n’appartenant pas aux couches sociales élevées. En fait, il n’y avait que trois parmi les vingt-quatre médecins concernées, qui étaient loin du cercle du pouvoir ou de l’élite, mais elles étaient réputées en raison de leur habileté dans leur spécialisation : les deux ophtalmologues Zainab al-Aoudiya, Kharqâ’ al-`Ameriya, et Um Ahmed la sage-femme.

Il est également évident dans le tableau précédent qu’il y avait un grand nombre d’esclaves qui se sont spécialisées dans la gynécologie et l’obstétrique, ce qui nous permet de dire qu’elles jouaient un rôle dans la société totalement à l’encontre de l’image véhiculée comme étant un symbole du plaisir. La plupart d’entre elles connaissaient la littérature et les arts. Prenons l’exemple de la servante qui était chez le médecin Abi Abdullah al-Kinani  qui a été ainsi décrite par Ibn `Idhâri : «On n’a jamais connu, en son temps, une telle âme si légère, si agile, si souple ; elle jouissait d’une voix mélodieuse et elle connaissait beaucoup de chansons ; elle écrivait parfaitement et avait une admirable calligraphie ; elle était remarquable en littérature disant toujours des citations appropriées,  elle ne commettait pas de fautes ni en écrivant ni en chantant parce qu’elle excellait dans les arts de la langue, de la grammaire et de la versification. Outre sa connaissance de la médecine, elle connaissait également l’anthropologie, l’anatomie ainsi que d’autres arts et sciences que rares de personnes cultivées de son temps puissent posséder»[28]. Cela signifie qu’elle maitrisait la linguistique, la littérature, la poésie, les sciences médicales et l’anatomie.

Les femmes et le travail public :

Après avoir présenté et analysé le contenu des tableaux, nous allons retenir les points les plus importants : la participation des musulmanes, compagnes du Messager d’Allah (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) à la médecine de guerre, assurant les soins aux blessés ; en fait, elles participaient au combat en tuant les ennemis et en aidant les combattants ; en outre, elles s’occupaient du ravitaillement en eau et en nourriture pour les guerriers. Par ailleurs, elles disaient des chansons pour les encourager et surtout elles soignaient les blessés[29], transportaient les corps des martyrs pour les enterrer. Bref, ces femmes Sahabiyat étaient vraiment des Moudjahidines présentes à toutes les étapes et dans tous les domaines du Djihad du début jusqu’à la fin. On les trouve partout faisant tout cela en même temps, participant à toutes les activités et déployant tous leurs efforts pour soutenir les combattants. À ce stade, elles n’ont jamais été délibérément exclues ou interdites de collaborer sous aucun prétexte. Au contraire, la communauté musulmane a bénéficié de leurs ressources et de leur endurance pendant l’émigration à Médine, les conquêtes, etc. C’est dans ce contexte qu’on trouve pour la première fois des femmes médecins, les premières dans l’Histoire islamique.

Il faut souligner que la stricte séparation entre sphère publique et sphère privée n’existait pas à l’époque ; nous pouvons plutôt constater l’absence de cette polarisation qui a conduit plus tard à valoriser le travail public (extérieur) et l’affecter à un groupe spécifié dans la société au détriment d’un autre groupe auquel on a consacré – ce qu’on a appelé par la suite – le privé (caché aux yeux).  Le chevauchement du privé et du public à ce stade précoce indique que le seul critère par lequel les actions étaient mesurées était la compétence – c’est-à-dire ce que chaque personne pouvait bien faire. Nous allons nous arrêter à quelques exemples repérés dans les biographies des premières musulmanes pour réfléchir à leurs significations. Ibn al-Athir nous a rapporté la parole d’Umm al-`Alaa al-Ansariah – l’une des femmes des Ansar ayant prêté allégeance au Prophète (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) -, elle dit :  Lorsque le Compagnon `Uthman bin Madhdh`oun, l’un des Mouhadjirounes, qui vivait chez eux (après l’acte de fraternité entre Mouhadjirounes et Ansar) – se plaignit d’une maladie, “…nous l’avons soigné lors de sa maladie jusqu’à sa mort puis nous l’avons enveloppé dans son linceul.” Il faut souligner que la narratrice de ce hadith rapporte les faits au pluriel indiquant sa participation avec d’autres personnes aux «soins infirmiers» d’Uthman. Cette expression à l’époque indiquait le fait de dispenser une thérapie, des médicaments, etc. par une femme dans la plupart des cas. Très souvent, nous trouvons des allusions à la participation du plus grand nombre des femmes au combat pour «soigner les blessés», «faire sortir les flèches», «panser les blessures», «stopper les hémorragies», etc. Elles procédaient parfois à l’amputation, à la cautérisation ; elles utilisaient le henné et les onguents pour traiter les plaies. Nous déduisons de tout cela que les tâches des premières guerrières variaient entre le secours immédiat sur le champ de bataille entre les chevaux, sous les épées, les flèches et les lances, ou le transport de ceux qui avaient de graves blessures ou ceux qui saignaient vers les arrières-lignes de l’armée dans des tentes pour les soigner et si nécessaire transporter les corps des martyrs sur des chameaux afin de les enterrer.

Dans la biographie de Um Zyad al-Aslamyah – l’une des moudjahidines – elle dit qu’elle sortait avec les femmes pour participer aux combats «avec des médicaments pour les blessés», pour soigner les plaies ou soulager la douleur. Cela nous rappelle Salma Um Rafi`, la servante du Messager d’Allah (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) qui rapportait que le Prophète recommandait de guérir les ulcères avec du henné. Dès le début, les femmes musulmanes ont procédé à la préparation des médicaments puis plus tard des collyres et des onguents.

Il est donc évident que la première clinique ou le premier hôpital de l’Islam ait été établie par Rufaïdah al-Aslamyiah à l’époque du Prophète, connue sous le nom de “la Tente de Rufaïdah” érigée dans la mosquée du Prophète dans le but d’y soigner à la fois hommes et femmes soit en temps de paix soit en temps de guerre. Par exemple, lorsque l’éminent compagnon et guerrier Sa`ad ibn Mu’adh al-Ansari a été blessé par une flèche lors de la bataille d’al-khandaq, le Prophète a ordonné à ses compagnons : «Transportez-le à la tente de Rufaïdah». Là, il était resté jusqu’à ce qu’elle lui ait cautérisé la plaie pour arrêter le saignement ; le Messager d’Allah (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) avait l’habitude de lui rendre visite tous les jours. Rufaïdah a accompagné les musulmans dans leurs conquêtes ainsi qu’un groupe de femmes entrainées aux premiers secours et aux soins médicaux. Nous soulignons à cet égard, la signification de cet incident à savoir que la communauté musulmane de cette époque tolérait parfaitement le fait qu’une femme soit responsable des malades et des blessés. Rufaïdah et ses compagnes étaient partie intégrante de l’action générale et du Djihad au profit de la nation et au service de la collectivité. Elles jouissaient de la confiance totale dans une affaire touchant la vie des moudjahidines ainsi que l’avenir de toute une nation. Il s’agit donc d’une règle que le Prophète (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) a établie dans le but de valoriser l’expérience et la compétence professionnelle.

Les Femmes médecins professionnelles :

Il est regrettable de constater que le rôle de la femme a diminué par la suite pour ne plus être citée que dans quelques domaines comme sage-femme (obstétrique et gynécologie) et l’ophtalmologue. L’utilisation du mot «médecin» pour la première fois dans les sources a mentionné Zainab (le médecin) puis pour Um al-Hassan – la fille du juge éminent de l’Andalousie al-Moneim Al-Tanjali – Celle-ci avait lu l’ouvrage d’Al-Razi l’Industrie médicale.  En fait, l’historien Ibn Hadjar a estimé que cet éminent juge doit être présenté à travers sa fille comme étant le père de la «femme renommée en médecine et en littérature». Quant à la servante du médecin Abu `Abdullah al-Kinani, l’historien l’a vantée parce qu’elle avait «une bonne connaissance de la médecine, de l’anthropologie, de l’anatomie, et autres sciences que les savants de son temps ne peuvent cumuler.»

Ainsi, le savoir thérapeutique et médical a conduit les femmes à exercer la médecine en particulier dans les domaines susmentionnés à savoir la gynécologie et l’ophtalmologie. Dans la biographie de Zeinab al-Aoudyiah, l’historien affirme qu’elle «excelle dans les opérations chirurgicales» d’une part et qu’elle est «experte pour les soins médicaux» d’autre part, c’est-à-dire alliant la connaissance à la pratique. Une fois de plus, comme pour Rufaïdah, l’incident enregistré prouve que Zainab était un médecin généraliste qui traitait les hommes et les femmes sans la moindre gêne. Dans Al-Tabari, il est fait allusion à une «femme médecin» qui traitait une blessure à l’épaule puis donnait à la malade une pommade ; cela laisse entendre que des femmes de cette époque soignaient encore les blessures.

Notons que la gynécologie et l’obstétrique étaient considérées comme «un art» (selon le terme utilisé dans les sources) de la médecine.  De (Qabilah) sage-femme, on passe à «daya» avec toujours le même sens, on trouve l’un des historiens – Ibn al-Daya (le fils de la sage-femme) – auteur de l’ouvrage Les Nouvelles des Médecins, dire que c’était un métier tellement apprécié au point que certains hommes peuvent porter un surnom ou apparait la profession de leur mère, de leurs filles ou de leurs sœurs. Dans ce contexte, on remarque l’emploi du terme «elles soignèrent» en parlant de la sœur du médecin al-Hafiz abi-Bakr ibn Zuhr, et sa fille, parce que toutes les deux se chargèrent d’aider les femmes d’Al-Mansour lors de l’accouchement.

Cependant, les obstétriciennes ou les gynécologues ont été également formées de sorte qu’elles puissent traiter d’autres maladies pour femmes telles celles de la vessie, des voies urinaires ou des calculs rénaux. Al-Zahrawi a décrit le processus de retirer les calculs urétraux chez les femmes à travers la vulve en disant que la sage-femme après avoir placé sa main gauche sur la vessie cherchait le caillou en pressant fortement ; quand elle le trouvait, il devait être poussé jusqu’à l’embouchure de la vessie de façon à atteindre le niveau du haut du fémur afin de le retirer avec le scalpel[30].

Selon les informations que nous avons eu concernant les sage-femmes jusqu’à l’époque Mamelouke, c’était une profession rémunérée et l’exception citée dans le livre de Sakhawi à propos de Um Ahmad confirme ceci. C’était une sage-femme – au Muqattam en Égypte – qui pratiquait ce métier volontairement d’où l’étonnement d’al Sakhawi que Um Ahmad ait travaillé gratuitement.

Les sage-femmes utilisaient des instruments spécifiques qu’elles employaient lors de leur travail telle la chaise d’accouchement, susmentionnée dans le récit de Um Assia la sage-femme dans le palais de Khumarraweh ibn Toloune. Elle a abordé sa première expérience dans ce domaine, en utilisant des expressions telles que «excellente et méticuleuse dans son métier» nécessaire pour une telle profession[31] ; elle continuait sa description en décrivant comment elle mettait la main sur le ventre de la parturiente pour l’aider lors de l’accouchement. Tout cela montre qu’on considérait ce métier comme une profession qui nécessitait beaucoup de talent et d’expérience ; le terme «industrie» était parfois employé comme synonyme de «métier».  

Quant à la fille de Shihab al-Din ibn Al-Sayegh, qui a pris la chefferie médicale de Dar al-Shifa al-Mansouri en Égypte, succédant à son père, elle donne l’exemple d’un médecin qui avait d’autres responsabilités à savoir superviser les autres médecins. Ce statut équivaut actuellement au syndicat ; elle était donc à la tête d’un groupement de médecins, supervisant les praticiens de la profession ainsi qu’assumant sa charge face au Muhtassib. Il s’agissait donc, d’un poste scientifique, d’un leadership qui exigeait, à la fois une connaissance de «l’industrie médicale», des règles de l’éthique de la profession ainsi que de la supervision des médecins.

Discours historique :

De ce qui précède, on remarque que la participation des femmes dans divers domaines de la médecine ne posait pas problème quant aux soins infirmiers, aux secours d’urgence, à la pratique de l’ophtalmologie, à la chirurgie, et à l’obstétrique. C’était la même chose pour leur formation théorique et pratique jusqu’à parvenir à la supervision et au professionnalisme. Nous pouvons aisément constater que les historiens anciens ont négligé les biographies des femmes pratiquant dans ce domaine mais il n’y a pas une désapprobation explicite dans leur discours en abordant le travail des femmes en médecine. De même, on ne ressent aucun étonnement – même sous-entendu – en rapportant le récit d’une femme médecin demandant au patient de s’allonger pour soigner ses yeux de la conjonctivite (l’incident rapporté concernant Zainab al-Aoudiyah) ; le narrateur n’a pas pensé que l’incident devait être expliqué ou justifié dans son contexte professionnel ; nous reviendrons sur ce point particulier en comparant le style des anciens dans la narration à celui de certains écrivains modernes.

Revenons à une question cruciale : pourquoi la documentation historique concernant les femmes dans la culture islamique témoigne d’une régression ? Est-ce que cela signifie qu’elles n’ont pas participé à la vie publique ? Nous avons dit plus haut que nous ne devons pas trancher sur l’absence totale des femmes du domaine de la médecine. Même s’il n’y a qu’une ou deux médecins travaillant à l’hôpital, leur présence est l’indice d’un héritage ou d’un contexte antérieur mais tout le problème réside dans le manque de documentation. Admettons, enfin, que si les femmes dans les sociétés musulmanes avaient des chances pleinement égales aux hommes en matière d’éducation, de formation ou de pratique, nous aurions dû assister à un développement plus remarquable de leur potentiel et de leurs capacités.

Ce manque de documentation est dû comme nous l’avons déjà passé vu à plusieurs raisons:

  1. La plupart des historiens se sont intéressés à documenter les biographies des médecins proches de l’autorité ou de l’élite.
  2. Ils se sont consacrés à enregistrer l’histoire des premières musulmanes celle des Compagnes et des successeuses, en guise de modèle à suivre afin de la présenter à leurs communautés où s’est répandue la corruption des mœurs.
  3. C’était une réaction qui visait à limiter le rôle de la femme dans les différents domaines de la vie par le fait de ne pas enregistrer leur présence dans les livres d’Histoire. Cette opinion est présentée par l’écrivaine Laila Ahmad qui ajoute une dimension analytique en soulignant qu’après la première période de la communauté islamique, les femmes ont cessé de produire «une matière textés»[32] qui pourrait faire partie du patrimoine culturelle. Ceci revient à la régression de la parité entre hommes et femmes ainsi qu’à la distribution inéquitable du pouvoir, de la force, et de l’autorité détenues essentiellement par les hommes, soit au niveau de l’État ou même au niveau de la relation réciproque entre les deux sexes. Il y a là une définition plus générale du facteur de «la politique» gérant les relations humaines au sein de la société affectant négativement la vie des femmes au niveau social et culturel, tels l’accès à l’enseignement, au travail ou enfin à une vie familiale digne et équitable[33].   

Ce point de vue envisage donc, un concept implicite d’infériorité des femmes, un concept qui s’est développé tout au long de l’Histoire islamique à travers certaines hypothèses et perceptions culturelles allant dans une direction contre les valeurs libératrices, le système de parité érigé par le message de l’Islam et le modèle du Messager d’Allah (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui). Laila Ahmad note que certaines écritures évoquent une certaine analogie entre la «femme» et «la chose» et non pas la femme comme être humain[34]. Dans ce contexte analytique, il nous faut attirer l’attention à ce que ce concept était latent dans les écritures d’autrefois tandis qu’on le trouve patent chez les écrivains modernes. En fait, les anciens n’ont pas pu éviter de mentionner le rôle de la femme mais le faisait suivre   des remarques désobligeantes concernant la «nature» de la femme et sa «fougue aigue» l’empêchant de jouir d’une réflexion logique et raisonnable, autant de stéréotypes stigmatisant les femmes[35]. Cependant, chez les modernes, nous trouvons des exemples reflétant ce type de discours dont le sujet est essentiellement les différences psychologiques, comportementales et mentales entre homme et femme dans «la religion islamique» donnant des preuves de son absence de jugement et son incapacité à argumenter». Son pouvoir ne peut être que limité à cause du manque d’endurance et de persévérance dans tout projet de travail. Selon cette vision, chacun des deux sexes «doit se limiter aux confins de sa nature, surtout quand il s’agit de métiers prohibés pour la femme compte tenu de sa nature»[36]. Tous ces prétextes visent à instaurer le bien-fondé de l’hégémonie d’un groupe déterminé dans le domaine général qui acquiert dans ce contexte une valeur plus élevée que tout autre rôle joué par la femme dans la société. Nous pouvons trouver un autre exemple dans un article récent intitulé «Le rôle de la femme musulmane dans la médecine et l’infirmerie»[37]. L’écrivain y parle de la mudjahidah la Compagne Um Sinan al- Aslamiyah à qui le Prophète (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui)  a permis de sortir au combat avec sa tribu, ou avec le cortège du Prophète et sa femme Um Salamah (qu’Allah soit satisfait d’elle). L’écrivain ajoute une note pour souligner que «pour sortir au combat, la femme doit obtenir la permission du Prophète (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui) celle de son mari, ou de son tuteur, ou encore celle du dirigeant des troupes. Il faut qu’elle soit secondée par une personne pouvant assurer les affaires de sa propre maison en son absence. Dernière condition : être avec un groupe de femmes pour ne pas sortir seule.»  Or, nous nous demandons : comment a- t-il pu parvenir à toutes ces conditions de ce seul incident ? Pourquoi toutes ces restrictions, conditions, justifications et concepts qui n’existaient pas dans l’Histoire prophétique ? Il existe un changement dans le discours historique concernant les conceptions culturelles et la perception de la société modifiant leur mode de vie. On peut citer ici Malak Hifny Nassef (bahithat al-badiyah, 1886-1919) : «Si j’étais au bord d’un navire avec Christophe Collomb j’aurais découvert l’Amérique tout à fait comme lui»[38].  Ainsi que cette citation : «Je crois que la distribution des taches entre homme et femme n’est que sélective, autrement dit : si Adam avait choisi de cuisiner et de laver et qu’Eve avait choisi de sortir pour le travail, on aurait dû suivre ce système jusqu’à nos jours»[39].

Conclusion :

 En guise de conclusion, il est donc clair que l’image exhaustive des femmes et de leur rôle dans les sociétés musulmanes d’autrefois est beaucoup plus complexe que nous ne le pensons. En fait, le système de valeurs de l’Islam n’a pas empêché les femmes de s’engager dans l’enseignement en tant que rapporteuses de hadith, ou enseignantes des sciences religieuses ou encore en obtenant des postes telles celui d’Uléma, de mufti, de juriste ou de soufi. Elle a pu accéder au poste de directrice de chefferie, d’associations ainsi qu’à exercer la médecine. Néanmoins, sa représentation par l’Histoire s’est avérée injuste ; parfois, l’historien faisait l’éloge d’une femme lorsqu’elle excellait dans la tâche qu’elle exécutait mais le jugement était toujours inéquitable favorisant une catégorie – le sexe masculin – aux dépens de l’autre lui assurant l’hégémonie dans les affaires cruciales, ou en continuant à imposer un type de discours portant préjudice à la femme en tant qu’être humain. Celui-ci ne prenait pas en considération ses conditions de vie qui lui étaient imposées, se contentant d’approuver ses droits sans se préoccuper de les mettre à exécution.

Traduit par:

Amira Mokhtar****

Revisé par:

Prof. Hedaya Machhour*****

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*  أميمة أبو بكر، هدى السعدي (2004). النساء ومهنة الطب في المجتمعات الإسلامية (ق 7م- ق 17م). ط. 2. القاهرة: مؤسسة المرأة والذاكرة. (سلسلة أوراق الذاكرة؛ 1). 36 ص.

** Professeur à la Faculté des Lettres, Département de langue et de litterature anglaises. Université du Caire, membre fondateur de la Women and Memory Foundation.

*** Professeur d’Histoire islamique à l’Université américaine.

[1] Huda Lutfi, « Al-Sakhawi Kitab al-Nisa as a Source for the Social and Economic History of Muslim Women during the XVeth Century A.D. », The Muslim World, LXX1 (1981), p. 105.

[2] Ruth Roded, Women in Islamic Biographical Collections from Ibn Sa’d to Who’s Who, (Boulder & Londres: Lynne Rienner Publishers, (1994), p. 121.

[3] Ibn al-Qayim al-Jawziya, Prophetic Medicine, Authentification par Muhammad Fathi Abu Bakr (Le Caire : Maison égypto-libanaise, 1994), i2.

[4] Ibn Abi Usaibi`a, Muwaffaq al-Din Abu al-Abbas Ahmed bin Al Qasim bin Khalifa bin Younis al-Saadi al-Khazraji, Les Classes des médecins, explication et authentification par Dr. Nizar Reda (Beyrouth: La bibliothèque de la vie, sans date), p. 7.

[5] Muhamed Zubayr Siddiqi, Studies in Arabic and Persian Medical Literature, (Calcutta, 1959), voir introduction.

[6] Michael Dols, Medieval Islamic Medicine, (California: University of California Press, 1984), l’Introduction.

[7] Ibid, p. 30.

[8] Dols, Medicine, pp. 36- 38.

[9] S. D. Goitien, A Mediterranean Society, vol. 1, (California: University of California Press, 1971), p. 128.

Goitien a parlé en détail des médecins et comment la femme médecin était une personnalité respectée et aimée dans la société avec un impact positif sur les classes pauvres auxquelles elle appartenait. On l’appelait petite médecin, ce qui laisse entendre l’affection qu’on lui éprouvait, et sa position particulière dans la société.

[10] `Abd el-`Aziz el Lubaidi, L’histoire de la chirurgie chez les Arabes, (Amman, Dar El-Karmel pour la presse et la distribution, 1992), p. 182.

[11] Ahmad Issa, Histoire des Bimaristans à l’Époque Islamique, (Le Caire : Imprimerie Paul Barbey, 1928), p. 165.

Ahmad Issa présente dans son livre tous sortes d’hôpitaux dans les pays islamiques, leur fondation, leur développement, leur système de travail ainsi que leur importance en tant que lieux de soins et d’apprentissage.

[12] At-Tabbary, Abu Dja`far Ibn Djarir, L’Histoire des Messagers et des Rois, (Beyrouth, l’imprimerie de `Izz ed-Din, 1992), (v. 10. Pp. 383-384).

[13] Abu `Abdullah Mohammad ibn Mohammad As-Sadry al-khamis al-Maliky, ibn al-Hadj, L’Introduction (al-Madkhal), (l’imprimerie égyptienne à al-Azhar, 1929), pp. 281-296. Malgré la critique de Ibn al-Hadj de plusieurs pratiques de son temps, entre autres celles des sage-femmes, son livre est considéré comme une source riche pour le style de vie de la société au Caire sous les Mamelouks.

[14] Mohammad ibn Ahmad ibn Bassam, la fin dans al Hisbah (Nihayat ar-Rutbah fi talb al-Hisbah), authentification par Hussamud-din as-Samirra’ei, (Bagdad, imprimerie de `Aref, 1968), pp. 108-118.

[15] Al-Lubaidi, L’histoire de la chirurgie chez les Arabes, pp. 155-234.

[16] Amin A. Khayrallah, Outline of Arabic Contribution to Medicine, (Beirut: American Press, 1946), p. 150

[17] Sami Khalaf Hamarnah, Health Science in Early Islam, (Texas: Zahra Publications, 1984), vol. 1, pp. 119- 120.

[18] Ass`ad Daghir, La Civilisation des Arabes. (Égypte, 1918), p. 192.

[19] Salahuddin ibn Aybak as-Saffadi, Al Wafî bil Wafayât, (Istanbul, l’imprimerie de l’État, 1931), V. 15, p. 119.

[20] Abul `Abbas Ahmad ibn Taymiah, Al Hisbah en Islam, (L’imprimerie de Mu`ayad, 1900).

[21] Ibn Bassam, La Fin du rang dans Talab al-Hisbah ((Nihayat ar-Rutbah fi talb al-Hisbah), p. 108.

[22] Hamarnah, Health Sciences, vol. 1, pp. 119- 120.

[23] Al-Lubaidi, Histoire de la chirurgie chez les Arabes, p. 228.

[24] Ahmed Bin Ali Bin Hadjar Al-Asqalani, Al Isabah fi Tameyiz As-Sahhabah, authentifié par Ali Muhammad Al-Bajâwi, (Égypte : La Librairie de Nahdat Misr, non daté), vol. 4, p. 1838.

[25] Ahmed ibn Yusuf al-Katib Ibn al-Daya, Le Livre de la récompense et Husn al-Uqbi, authentifcation par Mahmoud Shaker, (éd. ?, 1940), pp 137-140. Dans son livre, Ibn al- Dayah a décrit cette chaise d’accouchement déclarant que c’était l’une des exigences les plus importantes pour l’accouchement à l’époque islamique ; chaque sage-femme avait cette chaise qu’elle envoyait au domicile de la femme dont l’accouchement était prévu.

[26] Sami Khalaf Hamarnah and Glenn Sonnedecker, A Pharmaceutical View of Abulcasis al-Zahrawi in Moorish Shpin, (Leiden: Brill, 1963), pp. 52- 54.

[27] Ibn abi Usaibi`ah, La vie des physiciens (`uyoun al-Anbâ’ fi Tabaqat al-attibâ’), p. 181.

Abul Farraj al-Asfahanî, Les Chansons, expliqué et authentifié par `Abd Aly Mehanna et Samir Rajab, (Beyrouth, Dar al Kutub Al-`Ilmyah, 1992), 2ème édition, pp. 41-47.

[28] Ibn `Idharî, Al Bayân Al- Mughrib fi Akhbar Mulûk al Andalus wal Maghreb, authentifié par Lévi Provençal, (Paris: Paul Gunter, 1930), p. 308.

[29] Nous avons trouvé le mot   (آسى)« Assâ » dans Lisan al-Arab, signifiant (médecin), et c’est le mot utilisé dans de nombreuses sources en référence à ces femmes Moudjahidines et Compagnons.

[30] Lubaidi, Histoire de la chirurgie chez les Arabes, p. 182.

[31] Ibn al-Daya, Le Livre de la récompense et Hussn al-Uqbâ, pp. 137-140.

[32] Leila Ahmed, Women and Gender in Islam: Historical Roots of a Modern Debate, (Cairo: AUC Press, 1993), p. 82.

[33] (cf.) les deux ouvrages suivants présentant les tendances récentes des études historiques sur la relecture de l’Histoire du point de vue des femmes:

Ann- Louise Shapiro, Feminists Revision History (Rutgers, 1994); Joan Wallach Scott, Gender and the Politics of History (Columbia UP, 1988).

[34] Leila Ahmed, Women and Gender, p. 85.

[35] A cet égard, je recommande aux lecteurs de revoir l’article de Dr. Hoda El-Sadda, « Les stéréotypes des femmes dans les médias et leur impact sur la sensibilisation des femmes » dans Hadjar 5/6, (Le Caire : Dar Nussous, 1998), pp. 45-56. Il s’agit d’une étude importante sur le concept des stéréotypes et son utilisation pour exprimer “un rapport de forces déséquilibré entre deux groupes de personnes”. Les stéréotypes stigmatisent le groupe le plus faible ou le groupe dépendant pour transformer “ce qui est historique ou sociétal en caractéristiques naturelles et éternelles” p. 49. C’est exactement le cas dans cet article.

[36] Abdel Moneim Sayed Hassan, La nature des femmes dans le Coran et la Sunna, (Le Caire : Bibliothèque Al-Nahda, 1985), pages 59, 86.

[37] Le professeur Saeed Al-Diwaji a énuméré quelques noms de femmes médecins dans un bref article présenté à la Conférence de médecine islamique au Koweït en 1981 sans aborder l’analyse du contexte socio-historique de l’époque à laquelle vivaient ces femmes médecins.

[38] Malak Hefni Nassif, An-Nisa’iya, troisième édition, (Le Caire : Forum pour les femmes et la mémoire, 1998), p.135.

[39] ibid. p. 134.

**** Chercheur et traducteur égyptien.

***** Professeur de langue française. Département de langue française. Faculté des lettres, Université du Caire.

عن أميرة مختار

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Traduit par: Dr. Ayman Anwar Sinan

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